La Côte Basque,
là où tout a commencé
Avant Hossegor, avant les Canaries, avant le cirque mondial du surf — il y avait une plage en France, au pied d'une ville élégante, face à l'Atlantique. Une plage où un homme a posé une planche en bois verni sur l'eau salée et a attendu la vague. Ce jour-là, l'Europe du surf est née.
La Côte Basque n'est pas devenue le berceau du surf européen par hasard. Sa géographie est unique : des houles de nord-ouest générées au large de l'Atlantique Nord qui arrivent ici avec toute leur énergie, des plages de sable fin qui cassent ces houles en vagues régulières, un climat tempéré qui permet de surfer presque toute l'année. Les Basques le savaient depuis toujours — leurs ancêtres pêcheurs de baleines avaient appris à lire l'océan mieux que personne.
Cette histoire, c'est celle d'une rencontre entre une culture millénaire et une pratique venue du bout du monde. C'est l'histoire d'une région qui a choisi de vivre avec l'océan plutôt que de lui résister. Et c'est surtout l'histoire d'une passion qui n'a jamais cessé de grandir.
Peter Viertel et
la première vague
L'été 1957. Biarritz est une ville élégante, station balnéaire prisée de la bourgeoisie européenne depuis Napoléon III. Les baigneurs se promènent sur la promenade, les hôtels sont pleins, la Grande Plage est animée. Rien ne laisse prévoir ce qui va se passer.
Peter Viertel arrive en ville. Scénariste hollywoodien né en Allemagne, il est venu à Biarritz pour le tournage du film "Le soleil se lève aussi", adapté du roman d'Hemingway. Dans ses bagages, un objet que personne ici n'a jamais vu : une planche de surf. Viertel a appris à surfer en Californie. Il cherche des vagues. Il en trouve.
"Les vagues de Biarritz m'ont immédiatement rappelé la Californie. Je savais que cet endroit était fait pour le surf."
Ce jour de 1957, Peter Viertel entre dans l'eau avec sa planche devant les yeux étonnés des baigneurs et des pêcheurs basques. Il attrape une vague. Puis une autre. La Grande Plage de Biarritz devient le premier spot de surf d'Europe continentale. L'histoire est en marche.
Rapidement, des curieux s'approchent. Des jeunes Biarrots veulent essayer. Viertel prête sa planche. Mickey Dora, célèbre surfeur californien de passage, contribue à initier les premiers locaux. En quelques semaines, une petite communauté se forme autour de cette planche et de ces vagues. Le virus est planté.
Le premier club
de surf d'Europe
Les années 60 voient la naissance d'une communauté surf à Biarritz. En 1963, le Waikiki Surf Club de Biarritz est fondé — premier club de surf de toute l'Europe continentale. C'est autour de ce club que se rassemblent les pionniers basques du surf : des jeunes qui ont vu Viertel surfer et qui n'ont plus pensé qu'à ça depuis.
Les planches sont rares, chères, difficiles à trouver. Certains les fabriquent eux-mêmes, en bois ou en mousse, en copiant les photos des magazines américains. D'autres font venir des boards de Californie à prix d'or. Qu'importe — la passion est plus forte que les obstacles.
En 1966, Biarritz accueille le premier championnat du monde de surf organisé en dehors du Pacifique. Des champions australiens, américains, hawaïens débarquent sur la Grande Plage. Pour eux, c'est une curiosité. Pour les Basques, c'est une révélation : leur plage est sur la carte du surf mondial.
Les années 70 —
la révolution surf
Les années 70. C'est la décennie qui change tout sur la Côte Basque. Le monde du surf est en pleine révolution — les planches raccourcissent radicalement (on passe de 9 pieds à moins de 7), les figures évoluent, la pratique se démocratise. Et sur la Côte Basque, tout ça se passe en live, sur les vagues de Biarritz, Anglet et Hossegor.
Une tribu nouvelle envahit les plages. Cheveux longs, vans Volkswagen customisés, musique reggae et rock, mode californienne. Les surfers de la Côte Basque ne ressemblent à personne d'autre en France. Ils ont leur langage, leurs codes, leur vision du monde. Lever tôt pour checker les vagues, vivre simplement, ne jamais rater une bonne session. Une philosophie de vie qui fascine et fait rêver.
"Les années 70 à Biarritz, c'était comme être dans un film. Il y avait une énergie incroyable. Les gens venaient de partout — d'Australie, des États-Unis, du Brésil. Et au milieu, les locaux basques qui connaissaient les vagues comme personne."
Les spots se découvrent et se cartographient. Lafitenia, à Saint-Jean-de-Luz — une longue droite parfaite qui va faire le tour du monde dans les magazines. Guéthary avec ses droites creuses et puissantes. La Côte des Basques à Biarritz avec ses couchers de soleil légendaires. Chaque spot a sa personnalité, ses habitués, ses secrets.
C'est aussi dans les années 70 que le surf devient une économie. Les premiers shapers basques commencent à fabriquer des planches localement. Les premières boutiques de surf ouvrent à Biarritz et Anglet. Une filière naît, qui va devenir l'une des plus importantes du surf mondial.
Quiksilver, Rip Curl,
Billabong s'installent
Les grandes marques australiennes et américaines du surf ont une flair pour repérer les spots chauds. Au début des années 70, elles regardent l'Europe avec intérêt. Où installer leur base ? La réponse s'impose d'elle-même : la Côte Basque, entre Hendaye et Hossegor.
En l'espace de quelques années, la côte entre Hendaye et Hossegor devient la capitale européenne de l'industrie du surf. Des centaines d'emplois sont créés, des milliers de surfers du monde entier sont attirés. Les showrooms s'installent, les usines de production suivent, les équipes marketing débarquent.
Pour la Côte Basque, c'est une transformation profonde. Les villages de pêcheurs et les stations balnéaires aristocratiques se mélangent à une nouvelle culture — jeune, internationale, décontractée, créative. Un mariage inattendu qui va définir l'identité de la région pour des décennies.
Les années 80 —
la compétition arrive
Les années 80 voient le surf passer d'une pratique contre-culturelle à un sport organisé avec ses compétitions, ses sponsors, ses stars. Sur la Côte Basque, ce changement est palpable. Les premiers championnats de France de surf se tiennent sur ces plages. Des jeunes Basques commencent à se distinguer au niveau national et européen.
C'est aussi l'époque des premières schools de surf — des structures organisées pour apprendre la glisse. Sur les plages d'Anglet et de Biarritz, des moniteurs diplômés proposent des cours. Le surf se démocratise vraiment : il n'est plus réservé à une élite de pionniers, il s'ouvre à tous.
Les spots se hiérarchisent. Lafitenia s'impose comme le joyau de la Côte Basque — une droite de 200 mètres par bonne houle, des conditions parfaites 30 à 40 jours par an. Les magazines internationaux y envoient des photographes. Les images font le tour du monde. Le monde entier sait désormais que quelque part en France, il y a des vagues de classe mondiale.
Alain Sévellec
et la Gliss Expo
Les années 90 sur la Côte Basque, c'est l'époque des "tontons surfeurs" — cette génération de passionnés qui ont grandi avec le surf, qui en ont fait leur vie, et qui ont contribué à bâtir une véritable culture de la glisse dans la région. Des figures attachantes, généreux, porteurs d'une philosophie de vie unique.
Parmi eux, Alain Sévellec. Surfeur passionné, figure incontournable de la scène glisse locale, il incarne cette génération qui a vécu le surf comme une révélation et une vocation. Dans les années 90, il contribue à l'organisation de la Gliss Expo — un événement qui va devenir le rendez-vous incontournable de toute la communauté surf et glisse de la Côte Basque.
"La Gliss Expo, c'était plus qu'un salon. C'était une fête, une célébration. Tous les surfeurs, skaters, snowboarders se retrouvaient là. L'énergie était unique — on sentait que la glisse, c'était quelque chose de vivant, d'en mouvement, de joyeux."
La Gliss Expo, c'est Biarritz qui s'affirme comme capitale mondiale de la glisse. Surf, skate, snowboard, wakeboard — toutes les disciplines de la glisse sont représentées. Les marques exposent leurs dernières innovations. Les champions signent des autographes. Les démonstrations attirent des milliers de visiteurs.
Pour beaucoup de jeunes de la région, la Gliss Expo est leur premier contact avec l'univers de la glisse. C'est là qu'ils voient pour la première fois une planche de surf de près, qu'ils rencontrent un champion, qu'ils décident de se mettre à surfer. Un tremplin pour des générations entières.
Hossegor sur
la carte du monde
L'an 2000 marque l'entrée définitive de la Côte Basque dans le surf mondial. Le Quiksilver Pro France s'installe à Hossegor pour de bon. Chaque automne, en septembre-octobre, quand les premières houles atlantiques arrivent, les meilleurs surfeurs du monde débarquent. Kelly Slater, Andy Irons, Tom Curren, Layne Beachley, Sofia Mulanovich — les stars du surf mondial surfent les tubes de La Gravière sous les yeux de milliers de spectateurs.
Pour les surfers locaux, c'est un moment extraordinaire. Voir ces champions sur leurs spots habituels, c'est comprendre concrètement la qualité exceptionnelle des vagues qui leur tombent dessus chaque hiver. "Notre spot, c'est le meilleur du monde" — ce n'est plus une conviction locale, c'est une réalité mondiale.
Les années 2000 voient aussi émerger une nouvelle génération de surfers français de haut niveau. Formés sur les vagues de la Côte Basque, ils commencent à s'illustrer sur le circuit mondial. Jeremy Flores, né à Hossegor et élevé dans ce berceau du surf, deviendra l'un des meilleurs surfeurs français de l'histoire.
La Côte Basque surf
aujourd'hui
En 2024, la Côte Basque est plus que jamais la capitale du surf en France — et l'une des destinations surf les plus importantes au monde. Des dizaines de milliers de personnes pratiquent le surf sur ces côtes, des centaines d'écoles forment chaque année de nouveaux adeptes, et la culture surf a complètement imprégné l'identité locale.
Le surf est discipline olympique depuis les Jeux de Tokyo en 2021. La France, formée sur les vagues de la Côte Basque, envoie des athlètes qui se battent pour les médailles mondiales. Chaque génération ajoute sa page à cette histoire qui a commencé il y a près de 70 ans sur la Grande Plage de Biarritz.
Les tontons surfeurs des années 70 sont maintenant des papys surfeurs — mais ils sont toujours à l'eau. À côté d'eux, leurs enfants, leurs petits-enfants, et des milliers de visiteurs qui ont fait le voyage depuis le monde entier pour surfer ici, sur cette côte bénie des dieux de l'Atlantique. La transmission est assurée.
"Sur la Côte Basque, le surf c'est pas un sport. C'est une façon de vivre. Ça change les matins, ça change les priorités, ça change le regard qu'on porte sur les choses. Une fois qu'on a chopé la vague, on ne revient pas en arrière."